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Un très grand pêcheur et écrivain, Henri LIMOUZIN, a écrit des choses tellement vraies et bien formulées que je ne peux que lui rendre hommage en le citant dans cet article.

Extrait de :

Poissons de toujours et d’ailleursHistoires de pêches et biologie des espèces

Henri LIMOUZIN et Arnaud FILLEUL

Sincèrement prenez le temps de lire ce qui suit

«  Un jour, au détour d’un obstacle de la rive, j’aperçus, immobile le long d’un herbier, un brochet de taille moyenne qui arborait une robe toute noire au lieu de la robe mimétique habituelle. Par curiosité, je lançai ma cuiller un peu au-delà et donnai quelques tours de manivelle pour la lui faire passer devant le nez. Dès que la cuiller avait commencé à tourner, le poisson s’était insensiblement tourné dans sa direction et à peine arrivait-elle à un mètre de lui qu’il se précipita dessus et s’en empara brutalement /…/ c’est alors que je m’aperçus qu’il était complètement aveugle : ses yeux étant recouverts d’une taie blanche… Ainsi, il était parvenu à détecter une proie puis à la localiser avec assez de précision pour ajuster son coup de gueule sans l’aide de la vue ! Cette expérience fut déterminante pour m’orienter, par la suite, vers la compréhension des divers signaux qui commandent le réflexe d’attaque des carnassiers, et, plus tard, à la mise au point de leurres qui tournaient le dos à toutes les théories « imitationnistes » des pêcheurs de la vieille école et des fabricants !

Dès lors, j’ai progressivement délaissé la pêche au vif au profit de la pêche à la cuiller, plus active, plus gratifiante par le fait qu’un tel assemblage de pièces métalliques n’est rien en soi parce qu’il n’a pas de vie, au contraire d’un petit poisson utilisé comme appât. C’est donc au pêcheur de l’animer, au sens premier du terme…

La cuiller reléguée un moment à un rôle de technique complémentaire en trompe-l’attente de « départs » qui ne se produisaient pas au vif, fit donc un retour en force dans mon expérience et ce qui, au départ, n’était qu’une succession de lancers et d’actions sur la manivelle, avec le seul attrait sportif de la précision du lancer, devint une captivante recherche d’adéquation entre un instinct animal programmé pour réagir à des stimuli vibratoires et visuels et des effets mécaniques conçus pour les reproduire artificiellement.

Tout serait théoriquement simple si notre brochet fonctionnait comme une mécanique d’ordinateur ; malheureusement (ou heureusement ?), c’est un être vivant et, à ce titre, son gradient de réponse à un stimulus n’est automatique ni en fréquence, ni en qualité, ni en intensité, soumis qu’il est au contrôle absolu de son inhibition : que celle-ci soit minimum et le carnassier attaquera tout leurre qu’on lui propose ; qu’elle soit maximum et il n’en attaquera aucun. Entre ces deux situations extrêmes, tous les degrés sont possibles et font la différence entre les belles pêches et les mauvaises pêches.

La question est donc : quels facteurs commandent cette inhibition ? Ils sont innombrables : degré d’appétence du poisson selon qu’il a mangé ou jeûné depuis plus ou moins longtemps, températures de l’eau, nature et densité des proies, lumière solaire, direction et intensité du vent, tranquillité du milieu ambiant ; éventuellement (hypothèse admise mais jamais démontrée) « éducation » d’un sujet qui a fait l’objet de fréquentes captures suivies de remises à l’eau et qui associant le traumatisme aux stimuli vibratoires et visuels qui l’ont précédé, à la manière d’un réflexe conditionné, bloque le déclenchement du réflexe d’attaque.

Deux faits nous permettent de relativiser sinon de récuser totalement cette explication des insuccès couramment essuyés lors de certaines sorties de pêche du brochet :

-           S’il est une chose qui ne soit pas encore passée dans les habitudes de la majorité de nos pêcheurs de brochets dans nos eaux publiques, c’est bien la remise à l’eau d’un brochet « à la maille » ! Et même si elle est pratiquée pour ceux qui ne le sont pas, c’est, le plus souvent, avec un tel manque de précaution lors des manipulations et du décrochage de l’hameçon que très peu sont en état de survivre pour « se souvenir » de leur traumatisme ! On ne voit dont pas comment une population de brochets pourraient s’éduquer après leur mort ,

-           Dans les cours et les plans d’eau les plus peuplés en brochets et peu pêchés, les périodes de non-activité alimentaire de ces chasseurs sont naturellement infiniment plus fréquentes et plus longues que les périodes actives. Et entre ces deux situations extrêmes, tous les degrés sont observables.

N’ayant pas eu de paix avant d’aller pêcher mon carnassier de prédilection jusque dans ces sanctuaires les plus sauvages et les plus reculés tels que le lac des Esclaves, dans les territoires du Nord-Ouest canadien et le delta du Yukon, en Alaska, où la pression de pêche est infime, j’ai vécu bien dès fois la situation suivante : un jour, les brochets étaient tellement déchaînés que chaque pêcheur en piquait jusqu’à 60 ou 70 d’un poids moyen de 6 à 7kg et jusqu’à 20kg et plus pour les plus gros, et un autre jour _ Parfois le lendemain, mais ça s’explique !_ il avait beaucoup de mal à en toucher 2 ou 3 moyens !

C’est un fait objectif, connu de tous les pêcheurs sérieux et pourtant, on cherche des explications hautement intellectualisées pour accepter ce qu’une bête accepte d’instinct dans son humble quête quotidienne pour survivre : ce n’est pas la décision d’aller à la pêche qui déclenche le rythme alimentaire du carnassier que l’on recherche. Et nous sommes tous dans l’attente de ces inoubliables rencontres hasardeuses avec les grandes frénésies prédatrices dans lesquelles on trouve spontanément une place qui remonte à la nuit des temps. Une fois l’an ? Deux fois sur cent sorties ? C’est déjà bien dans notre vieille Europe… Mais le pêcheur moderne n’a plus la patience d’attendre les rythmes naturels. Alors il doute de lui même, des ses choix dans le matériel, dans les techniques, dans les leurres, dans leur action et leurs couleur, dans la longueur et la précision de ses lancers, dans sa vitesse de récupération, etc… Il pêche frénétiquement et son esprit est déjà sur le prochain poste tandis qu’il finit de ramener son leurre. Il change ce dernier tous les deux ou trois lancers, pour un qui ondule, ou un qui frétille, ou un qui plonge, ou un qui flotte, ou un rouge, ou un jaune, ou les deux, ou un gros, ou un petit _ et c’est toute la journée comme ça. Il arrive qu’il « tire son épingle du jeu », comme il le dit. Comme à la loterie. Ça lui suffit. Et il tient d’autant plus à rapporter sa capture à la maison.

Mais quand donc prendra-t-il le temps d’apprendre à traquer le brochet _ aux leurres, s’entend, car au vif, c’est l’appât qui pêche, pas celui qui surveille les flotteurs_ en partant du brochet lui-même et non de ces propres cogitations ?

Car c’est toujours le brochet qui est le facteur déterminant _ rarement le pêcheur. Est-il en phase d’activité alimentaire et, si oui, avec quel degré d’inhibition ? A quelle profondeur a-t-il établi sa tenue ou son poste d’embuscade tel jour et à telle heure ? Sur quel type de biotope et vers quelle(s) espèce(s) fourrage préférentielle(s) ? Voilà les questions clés à se poser en arrivant sur le lieu de pêche. Bien entendu, les réponses ne peuvent s’obtenir que par empirisme, c’est à dire en pêchant, mais pas n’importe comment, pas au hasard. »

«  Ce qu’il convient de faire /…/ d’ouvrir les yeux pour ne pas quitter un seul instant du regard le secteur ou l’on a lancé son leurre et de suivre le trajet de ce dernier dans le prolongement du point de contact de la ligne avec la surface de l’eau /…/ mais en même temps, il est indispensable de conserver le contrôle permanent de ce qui se passe sur un champ visuel élargi à toute la surface de l’eau : une sorte de vision marginale qui permet de surprendre ce qui fait la vie de l’environnement auquel on s’intègre.

Car l’attaque du leurre proposé, si elle en est l’ultime, n’est pas la seule preuve qu’un carnassier a réagi à son passage. Tant que l’engin évolue sous plusieurs mètres d’eau et au loin, le seul contact que le pêcheur ait avec lui est tactile : c’est d’ailleurs ce qui lui permet de contrôler en permanence que l’effet mécanique de sa cuiller, par exemple, est au tirage le plus subtilement conforme à la production des signaux vibratoires qui lui sont spécifiques _ car chaque modèle de leurre à son identité vibratoire propre et l’un ne remplace pas l’autre les jours ou le spectre d’inhibition des brochets d’un plan d’eau est au plus large. Concentré sur cette nécessité, on est parfaitement à même de percevoir ces petits incidents infimes qui peuvent survenir dans le cours de la récupération ; par exemple, une soudaine sensation de « déconnexion », comme si le fil avait été sectionné : on pense à une rencontre avec une tige d’herbier aquatique ou à un rameau de branchages noyés _ et c’est souvent le cas. Mais ce peut être aussi le fait d’un brochet qui, dans l’élan d’une attaque lancée de l’arrière, va plus vite que le leurre et détend ainsi la ligne quelques fractions de seconde. Ce peut être aussi la perception d’une brève turbulence au bout de la ligne : un « raté » de la palette ? Peut-être, mais aussi la pression sur le fil de l’onde de choc provoquée par le puissant coup de queue d’un poisson qui a fait brusquement volte face sans attaquer la cuiller. Dans le premier cas, un ferrage instantané aurait pu provoquer la capture du prédateur ; dans le second, le brochet n’est pas pris… mais on sait qu’il y’en a un dans ce secteur et on peut insister davantage. »

 


 

« le brochet est un chasseur solitaire. Il défend agressivement son territoire, dont l’étendue est fonction de sa propre taille et il n’hésite pas à manger ses propres petits pour défendre ce territoire »

« Bien qu’ayant déjà eu l’occasion à maintes reprises de vérifier que ces affirmations pouvaient être sérieusement mises en doute dans des pays comme l’Irlande ou les Pays-Bas, il m’a fallu attendre plusieurs dizaines d’années avant de m’en convaincre de mes propres yeux dans les eaux d’une limpidité étonnante de l’immense lac des Esclaves déjà évoqué. Et cela dès la sortie en bateau du premier matin /…/ Le lieu choisi était un petit lac communiquant avec le grand par un étroit goulet rocheux de faible profondeur. Une fois entré dans ce lieu presque fermé nous étions dans un monde à part, d’une immuable perfection sauvage, où le temps semblait figé à jamais. 

Du bateau je ne fus pas le dernier à lancer ma cuiller ondulante /…/ Je n’avais pas regagné cinq mètres de ligne que, répondant à ma tranquille certitude que ça allait se produire, une secousse brutale déclencha mon ferrage instantané et le crissement du moulinet tandis que je m’efforçais de contenir une traction qui mettait ma canne en arc de cercle, scion dans l’axe du fil ! /…/ Il me fallu le pomper sur plusieurs mètres presque à la verticale pour l’apercevoir enfin ; la première image d’un vrai gros brochet dans la transparence d’une eau profonde est toujours un choc ; pourtant, celui que j’eus à ce moment ne fut pas provoqué par la taille du poisson que je tenais au bout de ma ligne mais par les quatre ou cinq spécimens à peine moins gros qui l’accompagnaient nerveusement dans ses déplacements et n’allaient pas cesser de le faire au plus près, allant jusqu’à essayer de lui arracher le semblant de proie que constituait pour eux la cuiller qui lui pendait de la gueule ! Et tout ce manège s’accéléra jusqu’à une frénésie démentielle au plus fort de la bagarre qui s’était réamorcée quand j’avais entrepris de le remonter vers la grande lumière de la surface, ce à quoi il se refusait farouchement en y mettant toutes ses dernières forces. /.../ Ce n’était que le début des observations qui allaient se multiplier par la suite pour nous mettre sous la voie d’une hypothèse sur laquelle je n’ai plus aucun doute maintenant : le brochet est parfaitement capable d’adopter un comportement de carnassier grégaire dans certaines circonstances.

A l’appui, ce fait, constaté tout de suite après : alors que nous nous étions rapprochés de la rive pour pêcher plus court et plus précis, nous avons vu – de nos yeux vus – ce qui se passe aussitôt après l’impact de notre leurre à la surface ; en raison de la moindre profondeur de ces bordures nous commencions la récupération instantanément. Tout de suite, il sortait des brochets de partout pour converger vers l’origine de ce qui les avait alertés. Après quelques mètres de récupération de la ligne, tout ce beau monde se trouvait regroupé en meute dans le sillage du leurre. Ces poissons étaient sensiblement de la même génération, mais il y’en avait, comme toujours, des plus gros et des moins gros ! Spontanément, ils adoptaient un ordre bien déterminé : comme chez les espèces carnassières réputées foncièrement grégaires (sandre, perche, black-bass) les plus gros étaient devant, avec un leader qui était déjà en position de donner des coups de gueule sur le leurre. Toute la meute suivait tant que ce dernier ne l’avait pas résolument engamé. »

« Certes, la densité en poisson fourrage de ces immenses habitats naturels est à l’état « natif », pourrait-on dire. Cela signifie que l’équilibre entre proies et prédateurs y règne depuis la nuit des temps et que si le brochet y est en telle abondance, c’est parce qu’une égale abondance de nourriture en contrôle le niveau. Mais la nature dispose d’un deuxième ressort d’intervention au cas où cet équilibre viendrait à être remis en cause à la suite d’une baisse anormale des stocks en espèces dont le brochet est l’un des limitants : la cannibalisme, recours spontané à l’autolimitation d’une espèce carnassière, phénomène permanent intégré dans le comportement de certains prédateurs tels que le black-bass. Et c’est là que se situe le niveau de l’incompréhension des pêcheurs de nos vieux continent, fermement convaincus qu’ils sont que le brochet est un « chasseur solitaire qui… etc. », cela parce qu’il est devenu rare, chez nous, de trouver des plans d’eau ou des rivières où subsiste un équilibre naturel entre des populations de brochets et des stocks d’espèces fourrage en densité optima. En outre, aussi rares sont les eaux suffisamment claires pour qu’on puisse y observer les comportements décrits plus haut : comment savoir dans des eaux opaques, si le brochet que l’on vient de ferrer était accompagné ou non de deux ou trois congénères ? »

«  En d’autres termes, si l’on n’est guère habitué à prêter à nos brochets des comportements grégaires (à d’autres périodes que celle du frai), c’est tout simplement parce que la médiocre densité de cette espèce rend impossible le rassemblement d’individus en troupes nombreuses. Forcément, répartis sur d’immenses espaces pléthoriquement riches en poissons fourrages, les brochets n’ont guère d’autres raisons de se regrouper sur des secteurs précis que lors d’événements occasionnels répondant à un besoin vital déterminé : concentration de fretin, arrivée d’eau ou profondeur inhabituelle (température ou oxygène), luminosité, etc. En dehors de ces événements comment pourraient-ils ne pas être  « solitaires » .


Henri Limousin résume a travers ce livre toutes ces différentes analyses et expériences du brochet. Les comportement analysés ne sont évidemment pas comparables à nos eaux, néanmoins ils représentent la vraie nature du brochet dans son état le plus pure et le plus sauvage.

 

Chacun peut en tirer ces propres conclusions et chacun ne retiendra qu'une partie de ces discours, néanmoins ils poussent à la réflexion.

Tag(s) : #Comportement

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